Shergar, le crack volatilisé et le mystère de Ballymany
En 1981, Shergar remportait le Derby avec une avance colossale de dix longueurs. Mais l’histoire de ce crack au talent générationnel ne s’est pas achevée sur les pistes. Elle s’est terminée dans le brouillard glacé d’une nuit irlandaise, basculant du conte de fées hippique au thriller criminel absolu. Le mystère de l’enlèvement de Shergar n’est pas vraiment résolu
Né en 1978 dans les riches prairies d’Irlande, Shergar est la propriété du prince Karim Aga Khan IV. Ce Pur-Sang bai, reconnaissable à sa large liste blanche sur la tête et à ses quatre balzanes, fait preuve d’une supériorité si écrasante en piste qu’il semble concourir dans une catégorie à part. En 1981, mené par le tout jeune jockey Walter Swinburn (19 ans), Shergar pulvérise l’opposition dans le Derby d’Epsom. Son accélération dans la ligne droite de Tattenham Corner est si foudroyante que le commentateur de la BBC, Peter O’Sullevan, prononce cette phrase devenue culte : “Il faut un télescope pour voir les autres !”

Après une saison étincelante et d’autres victoires magistrales, Shergar est retiré de la compétition. Évalué à plus de 10 millions de livres sterling, il est syndiqué en 40 parts (dont l’Aga Khan conserve la majorité) et entame sa carrière d’étalon au prestigieux haras de Ballymany, dans le comté de Kildare, en Irlande. Tout s’annonce pour le mieux pour le jeune reproducteur.

La nuit du 8 février 1983
L’horreur frappe au cœur de l’hiver. Le 8 février 1983, vers 20h30, un commando de six hommes lourdement armés et masqués fait irruption au domicile de Jim Fitzgerald, le lad principal du haras. Sous la menace des armes automatiques, les assaillants prennent la famille de Fitzgerald en otage et forcent le palefrenier à les conduire au box de Shergar.
Le champion, d’un naturel confiant, se laisse docilement passer le licol. Il est chargé à bord d’un van tracté par un véhicule volé. Les ravisseurs relâchent Fitzgerald sur une route de campagne isolée quelques heures plus tard, avec un mot de passe et une exigence : une rançon de 2 millions de livres sterling, à négocier avec des intermédiaires parisiens.
Une enquête embourbée et le refus de l’Aga Khan
La nouvelle de l’enlèvement fait l’effet d’une bombe nucléaire dans le monde entier. Shergar n’est pas qu’un cheval, c’est un trésor national. La police irlandaise lance une chasse à l’homme sans précédent, mais l’enquête accumule les bévues. Les forces de l’ordre arrivent tardivement sur les lieux, des indices cruciaux sont piétinés par la presse, et les appels à témoins génèrent des milliers de fausses pistes, des médiums aux plaisantins.
L’identité des ravisseurs ne fait pourtant guère de doute pour les services de renseignement : il s’agit de l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA) provisoire, à la recherche de fonds pour acheter des armes. Mais le syndicat des propriétaires de Shergar, mené par l’Aga Khan, prend une décision terrible mais stratégique : ils refusent catégoriquement de payer la rançon. Leur raisonnement est implacable : céder au chantage, c’est mettre une cible sur la tête de tous les cracks du monde entier et transformer chaque cheval de prix en otage potentiel.
Le silence éternel des tourbières
Face au refus catégorique de l’Aga Khan et à la pression policière insoutenable, les ravisseurs paniquent. Les contacts téléphoniques deviennent chaotiques, puis cessent définitivement après quelques jours de négociations vaines.
Que s’est-il passé ensuite ? Le mystère reste absolu. Les enquêtes ultérieures et les témoignages anonymes d’anciens membres de l’IRA suggèrent que Shergar, un étalon puissant et difficile à gérer par des hommes inexpérimentés dans la clandestinité, se serait blessé dans son van. Paniqués à l’idée d’être découverts avec un cheval impossible à soigner secrètement, les ravisseurs l’auraient abattu à la mitrailleuse quelques jours seulement après son enlèvement, avant d’enterrer son corps dans les immenses et inaccessibles tourbières du nord de l’Irlande.
Malgré des décennies de recherches et des récompenses faramineuses, les restes de Shergar n’ont jamais été retrouvés. Le vainqueur du plus spectaculaire Derby d’Epsom a disparu comme un spectre, devenant l’incarnation de la plus tragique et fascinante énigme de l’histoire du sport hippique, un dossier criminel ouvert à tout jamais.