Hickstead, L’histoire vraie du mythique étalon d’or d’Eric Lamaze
Dans le grand livre du saut d’obstacles mondial, certains champions s’imposent par la perfection académique de leur modèle ou la puissance tranquille de leur généalogie. Et puis, il y a les forces de la nature. Des athlètes au physique modeste, habités d’une telle rage de vaincre et d’une telle électricité qu’ils forcent les hommes à redéfinir les frontières du possible. Hickstead était de cette race rare. Étalon KWPN d’à peine un mètre soixante au garrot, ce cheval volcanique a survolé les plus hauts obstacles de la planète, signant un pacte de sang et d’or avec son cavalier, le Canadien Eric Lamaze. Portrait d’un roi au cœur de titan, dont le destin tragique a laissé la planète équestre à jamais orpheline.
L’histoire de Hickstead commence en 1996 aux Pays-Bas, au cœur de l’élevage de Jan van Schijndel. Fils de l’étalon Hamlet et de la jument Jomara (par Ekstein). Le jeune poulain bai n’impressionne pas les acheteurs. Il est jugé trop petit, trop compact, et possède un tempérament d’une nervosité extrême, presque ingérable. Rejeté par plusieurs écuries hollandaises qui ne croient pas en son potentiel pour le très haut niveau, il croise en 2004 la route d’un homme au destin tout aussi cabossé : Eric Lamaze. Le cavalier canadien, en pleine reconstruction personnelle et sportive, flashe immédiatement sur ce petit cheval qui charge les barres avec une agressivité de fauve. Entre le pilote écorché vif et l’étalon rebelle, l’alliance va s’avérer fusionnelle.

Sur la piste, le style de Hickstead bouscule tous les manuels d’équitation. Pour compenser son manque de taille face à des obstacles s’élevant à 1,65 m, le petit bai déploie une vitesse d’approche phénoménale et une propulsion arrière herculéenne. Au moment de la battue, il s’articule dans les airs avec une rapidité de chat, décochant des ruades de rage après le saut, comme pour défier la gravité.
Le sacre de Hong Kong et le chef-d’œuvre de Lexington
Le monde découvre l’étendue du phénomène lors des Jeux Olympiques de Pékin en 2008 (dont les épreuves équestres se déroulent à Hong Kong). Sous une chaleur étouffante et une humidité tropicale écrasante, Hickstead livre une démonstration de courage absolue. Portant l’équipe du Canada à bout de bras, il décroche la médaille d’argent par équipes avant de survoler la finale individuelle. Au terme d’un barrage d’anthologie contre le Suédois Rolf-Göran Bengtsson, Hickstead ne touche pas de bois et s’empare de la médaille d’or olympique individuelle. Eric Lamaze fond en larmes sur l’encolure de son génie : le petit poney boudé par l’Europe est sur le toit du monde.

Deux ans plus tard, en 2010, la consécration absolue se transforme en un chef-d’œuvre artistique lors des Jeux Équestres Mondiaux de Lexington, aux États-Unis. Qualifié pour la mythique finale tournante à quatre, Hickstead doit relever le défi ultime : accomplir quatre parcours parfaits sous la selle des quatre meilleurs pilotes de la planète (Philippe Le Jeune, Abdullah Al-Sharbatly, Rodrigo Pessoa et Eric Lamaze), qui ne disposent que de quelques minutes pour s’adapter à lui.
Le verdict est sans appel. Hickstead aligne quatre parcours sans-faute magistraux, s’adaptant instantanément aux mains de chaque cavalier avec une générosité irréelle. Il est officiellement sacré « Meilleur cheval du monde » de la compétition, salué par une ovation debout d’un public en transe.
Le drame de Vérone : l’éternité d’un guerrier
Hickstead est au sommet de sa gloire, accumulant plus de 3,7 millions de dollars de gains et s’offrant le luxe de remporter le mythique Grand Prix de Calgary à deux reprises. Le public l’adule pour son grand cœur et son refus viscéral de commettre la moindre faute.
Mais le destin des légendes se nourrit parfois de drames insoutenables. Le 6 novembre 2011, lors de l’étape de la Coupe du Monde de Vérone, en Italie, Hickstead vient de couper la ligne d’arrivée d’un parcours brillant, sous les applaudissements de la foule. Alors qu’il quitte la piste au pas, l’étalon titube, s’effondre brutalement sur le sable et s’éteint en quelques secondes sous les yeux impuissants d’Eric Lamaze et des caméras du monde entier, victime d’ une rupture de l’aorte. Le choc est planétaire. Le concours est instantanément arrêté, les cavaliers refusant de reprendre la piste en signe de deuil.
Hickstead est parti au combat, les sabots encore chauds du sable de la piste. Sa silhouette compacte et son regard de feu restent à jamais gravés dans la mémoire collective. Sa statue de bronze, érigée face à la piste géante de Spruce Meadows, rappelle à chaque génération de cavaliers que la grandeur d’un cheval ne se mesure pas au garrot, mais à l’immensité de son cœur et à la pureté de son attachement à l’homme.
