Camargue : Le Haras du Paty sous les eaux, l’honneur des chevaux face au mépris des bureaux
À Albaron, le sanctuaire de Dany Lahaye disparaît sous les flots. Quatre-vingts Lusitaniens de légende, joyaux du patrimoine équestre, luttent pour leur survie dans une Camargue transformée en lac. Derrière ce drame, une administration sourde aux appels de détresse multiplie les phrases assassines, alors que la filière équestre dénonce un abandon d’État.
Le silence qui pèse sur le Haras du Paty en ce mois de février 2026 n’est pas celui de la paix camarguaise. C’est un silence lourd, seulement rompu par le clapotis de l’eau contre les parois des boxes et le souffle court de chevaux épuisés. Depuis plusieurs jours, 38 hectares de terres nourricières ont été engloutis. Au milieu de ce paysage de fin du monde, 80 chevaux — dont des juments pleines et de jeunes poulains — restent debout, l’eau au poitrail, sur les rares îlots de vase qui subsistent encore.
Dany et Aurore Lahaye : Deux générations face au déluge
Le Haras du Paty, c’est l’œuvre d’une vie, celle de Dany Lahaye. Élève durant quatorze ans du Maître portugais Nuno Oliveira, elle a fondé ici une lignée de Lusitaniens « Menezes » unique au monde. Ses chevaux ne sont pas de simples montures ; ce sont des artistes, façonnés par une équitation de légèreté et de respect. Dany, figure respectée de la tradition équestre, voit aujourd’hui son héritage se noyer dans la boue du delta.
Elle n’est pas seule. Sa fille, Aurore Lahaye, cavalière émérite et professionnelle accomplie, se bat à ses côtés. Spécialiste reconnue de la monte en amazone, Aurore incarne la relève et la modernité d’un élevage qui a toujours privilégié l’excellence à la rentabilité industrielle. Ensemble, elles tentent de sauver ce qui peut l’être : évacuer les chevaux les plus fragiles, distribuer du foin (souvent souillé par l’humidité) et sécuriser les boxes dont les toitures ont été arrachées par les tempêtes successives.
Le mépris des bureaux : « On ne va pas prendre les chevaux chez nous »
Mais le combat est inégal. Face aux éléments, il y a la rigidité administrative. Interpellé par la détresse du domaine, Jacques Largeron, président de la Fédération Nationale des Éleveurs Professionnels d’Équidés (FNEPE), a mené une offensive diplomatique pour obtenir un pompage d’urgence.
Le ballet des administrations concernées ressemble pourtant à un déni de réalité. Entre la DDTM (Direction Départementale des Territoires et de la Mer), le SYMADREM (Syndicat Mixte Interrégional d’Aménagement des Digues du Delta du Rhône et de la Mer), le Parc Naturel Régional de Camargue et la Préfecture des Bouches-du-Rhône, les responsabilités se diluent dans un labyrinthe de procédures.
Lors d’une réunion de crise particulièrement tendue, le ton est monté entre les représentants des éleveurs et les fonctionnaires d’État. Face à l’urgence vitale, une réponse glaciale aurait été lancée depuis les rangs administratifs :
« On ne va pas prendre les chevaux dans notre bureau ! Nous gérons des plans de prévention, pas des cas individuels de pâturage. »
Cette phrase, qui circule désormais comme un symbole du mépris technocratique, a mis le feu aux poudres. Pour les éleveurs, c’est la preuve qu’en haut lieu, le cheval n’est perçu que comme une donnée statistique, et non comme un être vivant ou un patrimoine culturel à protéger.
Un sacrifice politique ?
Sur le fond, la situation du Paty révèle une vérité plus sombre sur la gestion de la Camargue. Pour protéger les zones urbaines et les digues en aval, certaines zones de déversoir sont « acceptées » par l’État. Le Haras du Paty subit-il un sacrifice délibéré pour épargner d’autres intérêts ? C’est la question que posent aujourd’hui Jacques Largeron et les défenseurs de l’élevage.
Les conséquences sanitaires sont déjà là. L’humidité stagnante provoque des dermites sévères, des engorgements et des infections respiratoires chez les poulains. « Chaque heure passée dans l’eau réduit les chances de survie de nos futurs champions », alerte Aurore Lahaye.
La solidarité comme dernier rempart
Face à l’inertie du Ministère de l’Agriculture, la solidarité s’organise. Une cagnotte solidaire a été mise en ligne pour faire face aux pertes matérielles (clôtures, boxes inondés) et pour financer l’achat massif de foin, les pâturages étant devenus inutilisables. Le but est de soutenir l’élevage de Dany Lahaye, particulièrement les juments et les poulains qui vivent actuellement les pieds dans l’eau. déjà été lancée pour aider à l’achat de foin et à la reconstruction des abris. Mais au-delà de l’argent, c’est un cri de colère qui monte du delta : la Camargue ne doit pas devenir un musée sous l’eau où les éleveurs sont les oubliés de la République.
Plateforme : Leetchi Nom de la cagnotte : “Inondations au Haras du Paty” Lien d’accès : Cagnotte Leetchi – Inondations au Haras du Paty
Dany Lahaye, debout dans la boue, refuse de baisser les bras. Pour la mémoire d’Oliveira, pour l’avenir d’Aurore et pour la dignité de ses 80 compagnons, elle continue de se battre contre ceux qui, du fond de leurs bureaux, préfèrent les dossiers aux chevaux.
